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Etats Généraux : carton plein d'Emmanuel Macron à quelques réserves près

Pierre Christen |  16 Octobre 2017 | 

En présentant les mesures émanant du premier chantier des Etats Généraux de l'Alimentaire, Emmanuel Macron a suscité une certaine unanimité. Même l’euro-député José Bové n’a pas caché son enthousiasme : « C’est un changement radical, non pas de discours mais de projet. Jamais depuis la création de la PAC en 1962, nous n’avons vu de propositions aussi ambitieuses ». Photos Cheick Saidou/Min.Agri.Fr

Les mesurées annoncées par Emmanuel Macron, lors de son discours de Rungis, mercredi 11 octobre, ont suscité des réactions positives de la part de l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire. L’esprit de dialogue et de concertation qui a animé la trentaine de réunions (plus de 150 h de débats !) de ce premier chantier des Etats Généraux de l’Alimentation n’y est certainement pas étranger, malgré les sorties de dernière minute de Michel-Edouard Leclerc et des associations de consommateurs pointant le risque de l’inflation.

Les mesures retenues par Emmanuel Macron ( cliquez ici pour en retrouver une synthèse ) correspondent à celles portées par les principaux acteurs des Etats Généraux, dans l'optique de mettre fin à la guerre des prix. Avec une évolution majeure, la rénovation de la relation entre les agriculteurs et leurs clients à travers un modèle de contrat inversé bâti sur le prix producteur. L'autre grand changement repose sur un relèvement du seuil de revente (SRP) à perte des produits alimentaires et sur l’encadrement des promotions.

Des mesures susceptibles de mettre fin à la guerre des prix, mais qu’Emmanuel Macron ne veut pas accompagner d’un « chèque en blanc ». C’est pourquoi il prévoit un renforcement de l’exigence de transparence, avec l’application stricte de la loi Sapin II et davantage de moyens alloués à l’Observatoire des prix et des marges. Surtout, il conditionne la mise en place de ces mesures à la constitution d’ici à la fin de l’année de plans par filières engageant la modernisation et les restructurations nécessaires. Au regard de ce travail, Emmanuel Macron engagera la réforme promise, probablement par ordonnances au cours du 1er semestre 2018.

Un accueil favorable, y compris de la part de Michel-Edouard Leclerc

Du côté des transformateurs, l’accueil se révèle – sans surprise – favorable. « C’est le socle d’un sursaut positif pour toute la filière avec une volonté commune inédite de mettre fin à la guerre des prix », a commenté Jean-Philippe Girard, président de l’Ania, porte-parole de l’industrie alimentaire. Unanimité aussi pour les agriculteurs, de la FNSEA à la Confédération paysanne en passant par la Coordination rurale. Les distributeurs ont aussi globalement bien accueilli le discours du Président. La FCD (qui représente Carrefour, Géant Casino,…), par la voix de son secrétaire général Jacques Creyssel, s’est déclarée satisfaite que le président ait repris ses propositions. Pour les Mousquetaires, « plusieurs mesures vont dans le bon sens » , affirme Didier Duhaupand, président du groupement. Serge Papin, le p-dg de Système U, se montre lui-aussi satisfait que les propositions des ateliers aient été reprises. D’autant qu’il co-présidait l’atelier 5. Plus surprenante est la réaction de Michel-Edouard Leclerc, qui, à quelques jours de l’intervention présidentielle, a mené une vive campagne contre la hausse du SRP. Il s’est déclaré soulagé et satisfait. Soulagé car le Président a réservé le relèvement du SRP aux seuls produits alimentaires. Et satisfait, car le cap est mis sur « l’indispensable montée en gamme de la production agroalimentaire française ». Il s’est même déclaré plutôt favorable à l’encadrement des promotions : « Ce n’est pas une satisfaction mais une position issue d’un consensus devant une situation devenue un peu incontrôlée ».

La partie est loin d'être gagnée

On l’aura compris, aucun acteur clef n’a voulu jouer le rôle du vilain petit canard. Michel-Edouard Leclerc a bien saisi le risque d’isolement médiatique. Mais cette unanimité pourrait sembler étrange, si elle ne masquait pas quelques réserves, voire même quelques réticences qui n’ont pas tardé à s’exprimer.

Preuve que rien n’est joué dans cet ambitieux projet de transformation du modèle agricole français, Emmanuel Macron a suscité des sueurs froides dans les rangs de la FNSEA, en opposant le bio et les signes de qualité, « qu’il faut développer » et des modèles productivistes « qu’il faut arrêter ». Il a ainsi remis en cause la pertinence de certaines productions, qui ne pourront plus être compétitives face à la concurrence internationale. Et cité l’exemple des volailles destinées aux marchés moyen-orientaux, faisant une référence implicite aux difficultés de Doux. Il a également pointé l’immobilisme de la filière porcine, déplorant que le bio ne pèse que 0,5 % de la production. Pour la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert, Emmanuel Macron a été « parfois caricatural ». Coop de France a réagi en soulignant que « ce n’est pas uniquement en inversant la construction du prix dans les contrats agricoles que l’on traitera de l’enjeu central de la compétitivité et de la performance ». Pour les coopératives agricoles et agroalimentaires, l’écart avec les compétiteurs européens est un pré-requis indispensable à l’analyse des références de prix de revient français à la production.En clair, le système français ne doit pas être déconnecté des prix mondiaux, s'il veut rester compétitif.

Des pressions pour une hausse plus timide du SRP

Mais c’est du côté des distributeurs que les pressions ont véritablement commencé pour amenuiser l’effet de certaines mesures. Notamment du niveau de hausse du SRP, sur lequel Emmanuel Macron n’a donné aucun chiffre. La proposition émanant des Etats Généraux est de +15 %. Serge Papin, p-dg de Système U, estime que 10 % suffisent. Didier Duhaupand (Les Mousquetaires) souhaite que le périmètre ne concerne que les produits à dominante agricole. Michel-Edouard Leclerc n’est pas loin de défendre cette même idée : « On verra dans quelques mois quel est le périmètre et comment tout cela sera calculé (quelle part de lait dans l'Actimel ou dans le Ricoré ?) », affirme-t-il.

Pour Thierry Cotillard, président d’Intermarché Alimentaire, cette hausse du SRP devrait s’accompagner d’une obligation de transparence sur les marges pour savoir quelle part revient aux agriculteurs. L’enseigne va d’ailleurs lancer début 2018 une brique de lait où les prix payés aux différents maillons seront indiqués pour chaque litre vendu. Le producteur touchera la moitié du prix payé par le consommateur. Intermarché demande aussi la possibilité de diminuer les prix sur d’autres produits de grande consommation non alimentaire.

Quel sera l'état des négociations commerciales qui vont s'ouvrir ?

Enfin, reste la question brûlante des négociations commerciales, qui vont débuter fin octobre. Emmanuel Macron a demandé à ce que l’état d’esprit de la future loi soit d'ores et déjà appliqué. Mais sur quelle base ? Cela n’est pas sans inquiéter Jean-Philippe Girard pour l’Ania. « Nous faisons confiance au président de la République pour éviter toutes les dérives et mauvaises pratiques qui pourraient survenir durant cette période sensible pour nos entreprises ».

Le second chantier dédié aux mesures favorisant une alimentation saine, durable et de qualité va désormais s’ouvrir. Avec pour les professionnels, agriculteurs et transformateurs, la crainte de voir de nouvelles exigences s’appliquer, en contre-partie de la volonté présidentielle de mettre fin à la guerre des prix. D’autant que les associations de consommateurs sont chauffées à blanc. Elles qui avaient fait du relèvement du seuil de revente à perte un casus belli.