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Jean-Philippe Girard défend le projet de loi sur les négociations commerciales

Pierre Christen |  26 Mars 2018 | 

Stéphane Dahmani, directeur Economie de l'Ania, montre la publicité Leclerc mettant en cause l'intérêt de l'augmentation de 10 % du seuil de revente à perte. Jean-Philippe Girard, président de l'Ania, a fustigé le positionnement de l'enseigne Leclerc : "Quand on veut faire toujours moins cher, à un moment ou à un autre, cela se fait au détriment de la qualité et de l’offre". Crédit Photo : Fabian Charaffi.

A la tête de l'Ania (Association Nationale des Industries Alimentaires) depuis 2003, Jean-Philippe Girard ne se représentera pas pour un nouveau mandat lors de l'assemblée générale du 21 juin. Ce qui ne l'empêche pas de manifester sa colère face à la dégradation des relations commerciales entre industriels de l'agroalimentaire et distributeurs. Certes contenue quand on connaît son affabilité. Mais teintée d'exaspération quand, année après année, l'histoire se répète jusqu'à bégayer. « Les négociations 2018 n'ont pas échappé à la règle, elles ont été encore plus dures que les précédentes, affirme-t-il. Toutes les centrales continuent cette guerre des prix motivée par une guerre de parts de marché. Comme l'a dit à juste titre le Président de la République, ce combat conduit à des prix abusivement bas, qui ne tiennent plus compte de l’amont, de la production agricole et des 17 000 entreprises de transformation qui vivent sous cette pression ».

La déception des États Généraux de l'Alimentation

« Beaucoup d'entreprises sont très déçues. Nous avons beaucoup travaillé. J’étais plutôt persuadé que cela allait s’améliorer... », reconnaît Jean-Philippe Girard. Car le constat établi par le président de l'Ania intervient après une année charnière. « Nous avons été très engagés au service des entreprises alimentaires de toutes tailles et de toutes régions, relate-t-il. En juillet, nous sommes parvenus à établir un diagnostic partagé entre l’Ania, la FNSEA, Coop de France, l’Idec, la Feef et les distributeurs de la FCD. Une première ! Ce fut une étape très importante avant les États Généraux de l’Alimentation. Puis il y a eu les deux grands chantiers des Etats Généraux, l'un économique et l'autre environnemental, social et sociétal, en lien avec les nouvelles attentes consommateurs ».

A la suite, tous les acteurs de la chaîne alimentaire ont signé mi-novembre 2017 une charte d'engagement. L'enjeu était de mettre en application les grandes orientations prises pour rééquilibrer la valeur... « Je me souviens de la signature de la charte, salle Sully au ministère de l’Agriculture, quand chacun est passé à son tour, y compris les distributeurs, avec chacun sa déclaration », illustre-t-il Quelques semaines plus tard, la réalité dans les box de négociations fut tout autre. « Plusieurs fois, on nous a fait remonter les propos d'acheteurs qui se targuent de s’asseoir sur la charte. On nous a fait part aussi de comportements abusifs de la part de certains acheteurs. Après tout ce qu’on s’est dit, qu’il puisse y avoir encore plusieurs dizaines de cas limites... On ne laissera pas ces comportements sans suite », s'indigne Jean-Philippe Girard.

Une entreprise sur cinq a connu un déréférencement

Selon les données remontée par l'Ania, une entreprise sur deux affirme que ses relations commerciales se sont dégradées. 80 % des entreprises sont confrontées à des situations de déflation. « Les discussions dans les box commençaient à la baisse, le seul but de la négociation était d’obtenir un niveau flat, alors même que les prix des matières premières ont augmenté. C’est vrai qu’il y a eu des accords de hausse sur certains produits, mais pas une entreprise n’a passé une hausse suffisante pour compenser ses hausses de matières premières », détaille Jean-Philippe Girard.

Et environ deux entreprises sur trois ont été menacées de déréférencement. « On ne va pas jouer les oies blanches, on connaît la méthode. Sauf que là, une sur cinq est sortie des rayons », précise-t-il, avant de poursuivre : « Aucune PME ou ETI n’est épargnée. Dès lors que les PME réalisent des volumes significatifs dans les rayons, elles prennent comme les grands groupes. A contrario, j‘avais demandé à Christiane [Lambert, présidente de la FNSEA,] de m’alerter si une de nos entreprises ne jouaient pas le jeu. Il n’y en a pas eu », poursuit-il.

Une loi à défendre et un appel à des sanctions dissuasives

Les semaines qui viennent seront cruciales. Le gouvernement prévoit de faire passer par ordonnances les dispositions relatives à l'augmentation du seuil de revente à perte (+ 10 %) et à l'encadrement des promotions (34 % max). Ces mesures spécifiques devraient être expérimentées durant 2 ans et associées à un dispositif de suivi. « Puisqu’on n'arrive pas à faire cesser cette guerre des prix, il faut en passer par la loi. On va défendre le projet de loi du gouvernement. Il repense le prix en tenant compte de la production agricole tout en restant compétitif, il encadre les promotions et prévoit un seuil de revente à perte qui va ralentir le dumping », détaille-t-il.

En complément à la loi, le président de l'Ania appelle à l'instauration de sanctions plus fortes vis-à-vis des comportements abusifs. « Cela m’ennuie, car nous parlons de nos clients. Mais le mois de février a été terrible. On pensait que ça allait être un peu mieux, cela a été pire. Peut-être que les distributeurs étaient mécontents des Etats Généraux, ou peut-être se sont-ils dits qu’il fallait frapper un grand coup avant la loi. Mais toutes les enseignes ont tapé », argue-t-il. Un niveau de sanction, qui pourrait être de 5 % du chiffre d'affaires de l'enseigne, est évoqué.

Une pub Leclerc contre l'augmentation du seuil de revente à perte

Interrogé sur le plan de l'enseigne Leclerc pour s'implanter à Paris, Jean-Philippe Girard réagit aussitôt : « Il va faire campagne sur le prix. En dix ans, Leclerc a gratté 6 points de parts de marché. Pour quelles conséquences ? Aujourd’hui, les perdants sont les agriculteurs et les entreprises alimentaires ». Puis, il fustige une publicité Leclerc mettant en cause le principe d'augmentation du seuil de revente à perte tel que prévu dans le projet de loi : « Regardez les pleines pages que s’achète Leclerc, alors qu’on parle d’augmenter le revenu des agriculteurs. Quand on veut faire toujours moins cher, à un moment ou à un autre, cela se fait au détriment de la qualité et de l’offre », conclut-il.