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Négociations commerciales : dans les box, rien n'a changé !

Pierre Christen |  22 Janvier 2018 | 

Selon l'Ania, 74% des fournisseurs sont confrontés à des demandes importantes de déflation avant toute discussion

Lors de son discours de Rungis le 10 octobre 2017, Emmanuel Macron avait demandé à ce que le consensus des Etats Généraux de l'Alimentation soit appliqué dès les relations commerciales 2018. Une volonté présidentielle qui avait abouti à la signature, un mois plus tard, d’une charte d’engagement, par toutes les enseignes de grande distribution. Et qui fait aujourd'hui figure de voeu pieux.

Las, vendredi 19 janvier, le comité de suivi des relations commerciales, présidé par Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, et la secrétaire d’Etat Delphine Geny-Stephann, a montré que des intentions à la réalité, il y a un fossé qui ne semble pas prêt d’être comblé. Le consensus général sur la nécessité de mettre fin à la guerre des prix paraît prêt à voler en éclats. A-t-il vraiment existé d’ailleurs ?

La DGCCRF a partagé son retour des premiers contrôles. Pour le ministre, ce bilan met en lumière « une application inégale de la charte signée par les acteurs et l’existence de marges de progrès dans la conduite des négociations ». Une façon de parler pour le moins très policée. Car selon les représentants de la production agricole et de la transformation alimentaire, le constat est accablant.

Des promos à -70 % chez Intermarché

Sur son blog, Richard Girardot ne mâche pas ses mots. « A peine deux mois [après les Etats Généraux de l’Alimentation], l’ensemble des engagements sont bafoués. […]. Toutes les enseignes demandent une fois encore des baisses de prix... ». Le patron de Nestlé France pointe au passage la guerre promotionnelle en cours : -50 % chez Carrefour, 1+1 gratuit chez Géant Casino, 40 % de remise immédiate chez Cora, et même 70 % de réduction immédiate chez Intermarché.

Sur la campagne promotionnelle menée par Intermarché, le pack d’eau Perrier passe de 3,2 € à 0,96 €.

Les organisations professionnelles ont réagi en bloc. Pour l’Ania, les négociations commerciales 2018 se passent « extrêmement mal ». L’association porte-parole de l’agroalimentaire pilote un Observatoire, relancé mi-décembre, qui collecte les retours des entreprises. Résultat : quelle que soit leur taille, les demandes de déflation sont massives et les signalements de mauvaises pratiques commerciales encore plus nombreuses que l’année dernière.Voici un premier bilan, complété par des audits de panels d'entreprises :

  • Pour 74% des répondants, des demandes importantes de déflation avant toute discussion,
  • Pour 62%, des menaces de déréférencements ou des déréférencements effectifs
  • Pour 61%, des litiges commerciaux 2017 perdurent,
  • Pour 33 %, des demandes de compensations de marge ou de rentabilité pour 2017,
  • Non-prise en compte presque systématique des hausses significatives des matières premières agricoles,
  • De nombreux comportements abusifs et irrespectueux d'acheteurs auprès de leurs fournisseurs,
  • Pas de prise en compte des produits engagés dans des démarches de qualité,
  • Des avantages sans contreparties et des demandes unilatérales de remises tarifaires.

Le sondage mené par Coop de France auprès des coopératives agricoles et agroalimentaires corrobore ce constat. Tout comme celui effectué par l’Ilec. L’institut, qui compte 75 adhérents (de grandes marques), dresse un état des lieux des négociations qu'il juge « très préoccupant » : sur les 15 % de contrats déjà signés en PGC (produits de grande consommation) alimentaires, neuf sur dix l’ont été en déflation.

90 % des contrats signés sont en déflation

Les demandes de déflation sont systématiques dans les 85 % des cas où les discussions sont en cours, et le plus souvent elles ne sont pas assorties des propositions de contreparties proportionnelles imposées par la loi. L’idée d’un prix proposé par l’amont s’est quant à elle évanouie : dans 80 à 100 % des cas selon les enseignes, c’est le prix d’achat de l’année dernière qui sert de point de départ à la négociation, pas le tarif de l’industriel.

Du côté de l’amont agricole, "les négociations se passent encore plus mal que l’an dernier !", indique la FNSEA, qui pointe le non-respect de l’interdiction de revente à perte et déplore même une véritable « braderie » : des côtes de porc à 1,77 €/kg, du lait bio à 67 c€/l et des pommes de terre à 11c€/kg.

Rien n'a donc changé dans les box. « Ce sont quatre centrales d’achat qui imposent en toute impunité leur guerre des prix et leur propre loi à tous : Etat, agriculteurs, transformateurs et in fine citoyens », affirme Jean-Philippe Girard, président de l’Ania, qui demande à la grande distribution d’arrêter les doubles discours.

Le projet de loi présenté fin janvier

Le projet de loi sera présenté au conseil des ministres le 31 janvier. Dans la lignée des Etats Généraux de l’Alimentation, il prévoit une contractualisation inversée (sur la base de la proposition de l’amont), le transfert en cascade d’indicateurs par filière, l’augmentation du seuil de revente à perte des produits alimentaires et l’encadrement des promotions des denrées alimentaires.

Si le haut niveau de tension des négociations commerciales 2018 est tout sauf une surprise, il est encore difficile d’évaluer l’impact qu’auront les évolutions législatives en cours de préparation. Mais le réalisme impose un certain pessimisme.