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Observatoire des prix et des marges : ce qu’il faut retenir

Pierre Christen |  18 Avril 2016 | 

Le cinquième rapport de l’Observatoire de la formation des prix et des marges a été présenté lundi dernier par son président, l’économiste Philippe Chalmin. Le fruit d’un travail unique au plan mondial, qui associe les professionnels des filières concernées : produits carnés, lait, blé-farine-pain, pâtes alimentaires, fruits et légumes et produits de la pêche. Un effort colossal, qui présente des limites, que Philippe Chalmin souligne afin d’éviter toute sur-interprétation. Primo, pour des questions techniques, les données comparables en 2015 ne relèvent que des prix et des marges brutes, et non des marges nettes (quand toutes les charges sont déduites), qui refléteraient quant à elles la réalité du partage de la valeur. Il est ainsi prudent de ne pas comparer l’évolution des marges brutes. Secondo, l’étude passe au crible steak haché, tranche de jambon, lait UHT ou plaquette de beurre mais ne porte pas sur des produits plus transformés. Moyennant ces précautions, le rapport livre trois enseignements clefs.

1 Une production agricole déficitaire

Ce n’est pas une surprise. Les données du rapport Chalmin confirment la détresse économique qui frappe le monde agricole. Dans la totalité des filières agricoles suivies par l’Observatoire, les prix payés aux producteurs ne permettent pas de couvrir la réalité des coûts de production moyens, même en tenant compte des aides perçues. « Bien sûr, il s’agit là de chiffres moyens qui recouvrent une grande hétérogénéité de situations. Mais on a bien là l’élément déclencheur de la crise qui a marqué nombre de secteurs agricoles français en 2015 et dans les premiers mois de 2016 », affirme-t-il. Pour exemple, le prix moyen du lait en 2015 (0.34 €/l) était inférieur de près de 10 centimes par litre au prix qui aurait assuré la rémunération des producteurs aux standards habituellement retenus.

2 Baisse des prix agricoles et industriels mais stabilité des prix consommateurs

La baisse (moyenne) des prix agricoles s’est poursuivie en 2015 de 2,4 % (contre – 5 % en 2014). Elle s’est étendue à la production laitière, dont les prix ont chuté de 15 %, après une année 2014 favorable. Seuls les œufs et les fruits et légumes sont épargnés par la baisse. Les prix en sortie usine ont eux aussi baissé de près de 2 %, sur pratiquement tous les secteurs sauf pour certains produits de boucherie et pour les pâtes alimentaires (par la prise en compte décalée de la hausse du blé dur en 2014). En revanche, les prix à la consommation alimentaire sont restés quasi-stables avec une légère augmentation de près de 0,5 %. Si l’on prend l’exemple des filières carnées, le rapport note que le maillon industriel a généralement transmis la baisse du coût de ses approvisionnements en matière première comme le montre la stabilité voire la diminution des indicateurs de marge brute de ce maillon. Mais l’économiste avertit : « personne ne s’en met plein les poches sur une longue période dans un régime de concurrence ». Le grand gagnant est en fait le consommateur, qui paradoxalement « la plupart du temps, n’en est pas conscient ».

3 La déconnexion des prix agricoles et alimentaires

Suite à une « véritable révolution culturelle », Philippe Chalmin insiste sur le fait que les prix de l’amont agricole sont de plus en plus soumis aux marchés mondiaux, qu’il s’agisse des céréales et des produits laitiers, et dans une moindre mesure des viandes. « Le prix d’une denrée est à un moment donné le résultat de toutes les anticipations sur ce que seront dans le futur les équilibres sur les marchés », analyse-t-il. En clair, les producteurs agricoles sont confrontés à la règle de l’offre et de la demande à l’échelle planétaire, avec comme leviers les effets de changes, les considérations géopolitiques (à l’instar de l’embargo russe). « Il est un peu tard pour regretter cet état de fait après avoir consciencieusement démantelé entre 2006 et 2015 tous les outils européens de stabilisation des marchés agricoles. Le contraste est grand avec le pragmatisme qu’ont pu conserver les politiques agricoles américaines ou canadiennes », commente-t-il. A contrario, en aval, industrie et distribution jouent le rôle d’amortisseurs. « Rarement la déconnexion n’aura paru aussi forte entre les prix agricoles et les prix alimentaires », conclut-il.