Tribune

L'influence des lobbys à Bruxelles.

Mme Paola Testori-Coggi, Directeur sécurité alimentaire à la Direction Générale Santé et Protection des Consommateurs de la Commission Européenne.

"Un lobby basé sur des faits et la connaissance est un bon lobby. Au contraire, basé sur la contestation, il devient stérile."/A Bruxelles, nous sommes en contact avec différentes formes de lobbys :- les lobbys des fédérations européennes que nous consultons bien en amont de chaque projet. Ces organisations peuvent être de caractère plus horizontal, ou couvrant des secteurs bien spécifiques (pesticides, viandes , additifs). Nous le consultons par écrit et aussi sous forme de réunions. Récemment, nous avons constitué un Groupe Consultatif de la chaîne alimentaire qui réunit 36 organisations de milieux socio-économiques et de consommateurs afin d’avoir un système permanent et bien structuré de consultation. - Ensuite, nous sommes sollicités par des organisations industrielles nationales ou par les industriels eux-mêmes sur des problèmes plus spécifiques comme par exemple l’autorisation des certains produits (Monsanto or Syngenta pour les OGM).De façon informelle et assez directe, nous avons des contacts continus avec des lobbys préférentiels comme la CIAA (Fédération des industries agroalimentaires européennes), Eurocommerce (Equivalent pour la distribution), le COPA-COGECA (agriculteurs) et le BEUC (consommateurs).Par tradition, les lobbys britanniques et américains sont les plus nombreux et plus organisés. Pour la France, Danone est un lobby fort pour les produits laitiers. Le lobby allemand est particulièrement fort dans ce qui touche à la limitation de la publicité, synonymes pour eux d'une privation de liberté. Le lobby britannique s'est montré également très agressif faceà la réglementation des compléments alimentaires (e-mails incessants, démarches répétitives,…).Sur le thème des mycotoxines, nous avons eu des contacts avec la Coceral* et avec beaucoup de producteurs français. En défendant leur point de vue sur la base de données factuelles, ils ont pu nous convaincre de l'intérêt de revoir les valeurs limites et le délai d’application du règlement pour les céréales. De même pour les aliments sous-vide, nous sommes allés dans le sens des lobbyistes en donnant à l’industrie le temps nécessaire pour remplacer des produits utilisés dans les couvercles car leurs arguments sur la faisabilité technique étaient tout à fait vérifiés.Au contraire, les projets sur lesquels les lobbys n'ont pas marché sont :- le futur règlement sur les critères microbiologiques dans les aliments préconisant en particulier la tolérance 0 pour les salmonelles. Après un an de discussions, nous sommes restés sur notre position.- Les allégations nutritionnelles, où nous voulions que seuls les produits ayant un bon profil nutritionnel quant aux taux de sucre, sel et graisses puissent avoir droit à une allégation. Les Gouvernements nationaux ont soutenu la position de la Commission, tandis que le Parlement s’est opposé au concept de profils nutritionnels. Le projet doit donc passer en deuxième lecture. C'est l'action pour laquelle j'ai ressenti le plus de pression depuis les cinq ans que j'occupe ce poste. Elle touchait en effet beaucoup d'industries (snacks, sucreries , et les puissants des soft drinks).*Association européenne du commerce des céréales, huiles et agrofournitures.Jean-Pierre Carlier, délégué d'ATLA* à Bruxelles"Le lobbyisme est un véritable marché de l'information"/L'Union Européenne est au coeur d'un processus de décision d'une grande complexité et d'une grande lourdeur. Il faut donc intervenir le plus tôt et le plus en amont possible. Quand les projets montent dans la hiérarchie, il est plus difficile de changer les choses, à moins de frapper haut et fort via de grandes organisations et leaders d'opinion. Autre raison : anticiper les décisions futures permet de prévenir les adhérents d'une mauvaise nouvelle éventuelle. Exemple avec la suppression des restitutions aux exportations. Par prudence, et même si je me suis battu contre, j'ai conseillé en 2001 aux entreprises de les supprimer dans leur plan stratégique dès 2011. Alors que pour l'Union Européenne, l'échéance serait 2013-2015. Même remarque quand je titre un édito par "l'Union Européenne importera beaucoup plus de beurre aux alentours de 2011" ! Ce n'est pas le souhait de nombreuses entreprises, mais c'est un fort danger. Dans ses demandes, le lobbyiste doit avant tout être réaliste. Initialement pouvant être perçu début 2005, les aides directes de l'UE aux producteurs de lait ne pouvaient pas être demandées pour le mois de juillet 2004.Plus réaliste, l'échéance d'octobre que nous avons suggérée a été acceptée. Au niveau de la standardisation des protéines laitières, si elle était techniquement et économiquement possible, la DG agri n'a pas bougé car jusqu'à présent, elle savait pertinemment que le Conseil des Ministres ne la suivrait pas. Elle aussi doit anticiper les positions des gouvernements nationaux. En conclusion, un lobbyiste doit avoir un réseau de relations personnelles avec ses interlocuteurs sur la base d'une expertise. En plus d'avoir un bon relationnel, il faut être d'abord un bon expert. Le lobbyiste de cocktail c'est terminé ! Il faut être au courant de tout ce qui se prépare, le plus tôt possible et créer un climat de confiance réciproque à tous les niveaux de la hiérarchie. Un lobbyiste doit d'abord plaire, écouter, expliquer et convaincre ensuite. Autre critère d'importance : pour être crédible, il doit être bien identifié et ne représenter qu'une seule organisation. Ces dernières années, l'évolution du lobbyisme est marquée par l'ouverture aux pays de l'Est. Les lobbys sont plus nombreux, les décisions plus longues à prendre. Les contrôles internes se sont multipliés et c'est un facteur à prendre désormais en compte dans une proposition. J'ai créé le bureau d'Atla en janvier 1995. J'ai appris à être patient et humble. Le lobbyisme est un véritable marché de l'information, où chacun a besoin des informations de l'autre mais où tout ne peut pas se dire. Je suis aussi lobbyiste à l'OMC depuis 5 ans et expert pour les Peco. J'y suis d'ailleurs très souvent en mission, ce qui représente près de 10 % de mon temps. Je suis aussi 5 % de mon temps à Genève, 60 % à Bruxelles et le reste à Paris ou en Province. Je fais entre 10 et 30 assemblées générales par an. Ce sont des moments importants où les adhérents s'informent et où je m'imprègnent de leurs réactions, que je peux faire remonter à Bruxelles ou à Genève. Ceci fait partie de ma crédibilité et efficacité. *Association de la Transformation Laitière Française

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