A Lire

Le système Leclerc

16 décembre 2008 - Propos recueillis par Pierre Christen

Frédéric Carluer-Lossouarn, journaliste au magazine Linéaires, a écrit « Leclerc : enquête sur un système », au coeur de la plus puissante des enseignes de grande distribution. Edité par les Editions Bertrand Gobin, cet ouvrage est commercialisé sur le site www.lesystemeleclerc.fr.

Process alimentaire : Pourquoi s’intéresser à l’enseigne Leclerc ?
Frédéric Carluer-Lossouarn : En tant que journaliste spécialisé dans la grande distribution pour le magazine Linéaires*, je suis frappé par le décalage existant entre la bonne image qu’avait Leclerc dans les années 50 et le symbole de la grande distribution qu’il est devenu aujourd’hui pour le meilleur comme pour le pire. Il faut se souvenir que Leclerc avait une bonne image auprès des Français, des journalistes et d’une partie des syndicats, car il révolutionnait le commerce en vendant moins cher. Les réductions pouvaient être de 20 à 30 % pour des paquets de biscuits. Ce n’était pas rien ! Il était en butte à l’hostilité des industriels, des agriculteurs et des commerçants, mais restait populaire dans l’opinion. Edouard Leclerc, le fondateur du groupement, fut un des premiers à parler de distribution, avec pour cet ancien séminariste, un sens quasi religieux. Aujourd’hui Leclerc se dit l’enseigne préférée des Français, ce qui n’est pas toujours vrai selon les études prises en compte, et Michel-Edouard a pris le relais de son père pour défendre un discours consumériste. Mais un des grands échecs de l’enseigne est de s’être fondue dans la masse, sans véritable différenciation par rapport aux autres distributeurs. Leclerc est associé aux méthodes de ses acheteurs et aux dérives de certains adhérents. Les ressources humaines ne sont pas centralisées. Certains ont pu faire ce qu’ils veulent avec parfois des pratiques condamnables.

P. a. : Vous faites le bilan de soixante ans d’existence. Leclerc a-t-il gardé son âme ?
F. C.-L. : Même si ses détracteurs considèrent Michel-Edouard Leclerc comme un commerçant comme les autres, son engagement dans des combats consuméristes fait perdurer le combat de son père Edouard. Il faut rappeler qu’Edouard Leclerc aurait pu constituer un empire capitalistique, qu’il aurait été le seul à contrôler. Ce ne fut pas le cas. Le groupement est en fait une coopérative de patrons indépendants. Edouard Leclerc n’a jamais touché un pourcentage sur les ventes. Il avait vraiment des idées arrêtées contre les marges des commerçants et contre les lobbys de distribution sélective comme sur le carburant. Michel-Edouard Leclerc essaie de faire vivre cette lutte aujourd’hui, sur les médicaments sans ordonnance par exemple mais il y a sans doute une minorité d’adhérents qui partage vraiment et pleinement ces valeurs. Pour beaucoup, le compte d’exploitation passe avant tout. Cela pose le problème de l’avenir du mouvement. Michel-Edouard Leclerc incarne ces valeurs, mais quid de l’avenir ? Michel-Edouard Leclerc n’a que 56 ans et son mandat de président court jusqu’en 2018. Ceci dit, le groupement n’est pas à l’abri d’une crise comme lors de la scission de 1969, qui a vu le départ d’une majorité d’adhérents pour fonder un nouveau groupement (Intermarché).

P. a. : Les industriels connaissent l’enseigne pour l’âpreté des négociations commerciales…
F. C.-L. : Les industriels interrogés ont tous pointé les méthodes dures des acheteurs Leclerc. Le couperet peut tomber très vite si l’industriel ne cède pas à la pression sur les prix. Des mesures de déréférencement temporaire pour les PME ou partiel pour les plus grandes sociétés peuvent être prises très rapidement. Cette réactivité intervient aussi dans l’autre sens. Il y a une plus grande souplesse pour les magasins qui veulent référencer en direct une PME. De même pour les douze centrales régionales. Par exemple, la Scarmor, la centrale d’achat bretonne, est très attachée à son indépendance, et dispose d’une grande latitude pour référencer des produits.

P. a. : Le combat reste la bataille sur le prix ?
F. C.-L. : Oui ! Quel que soit l’avenir de l’enseigne, le discount restera son cheval de bataille. En ce moment, , Michel Edouard Leclerc incite ses adhérents à ne pas accepter des hausses de tarifs supérieures à un certain seuil.

P. a. : L’autre force de l’enseigne reste l’arme médiatique ?
F. C.-L. : C’est un outil majeur de Michel-Edouard, qui prend ainsi l’opinion à témoin. Des campagnes Leclerc ont dénoncé le fait que certains industriels profitaient de la hausse des cours des matières premières pour augmenter leurs prix bien au delà. C’est un moyen pour se mettre le consommateur dans la poche, mais aussi pour forcer les responsables politiques à prendre position. Lors de la préparation de la loi de modernisation de l’économie (LME), Leclerc a sorti un campagne : « Président : +18%. Non monsieur le président ce n’est pas la hausse de votre côte de popularité mais celle du camembert Président »... L’objectif était de prendre à parti Nicolas Sarkozy et de le pousser à maintenir le projet de réforme de la loi Galland, malgré la pression des lobbys d’industriels et d’agriculteurs.

P. a. : Peut-on dire que la LME est la loi Michel-Edouard ?
F. C.-L. : C’est exactement ce que disent beaucoup de parlementaires ! Leclerc est la bête noire de certains députés, dans le sens où il symbolise la grande distribution. Il faut reconnaître que Michel-Edouard Leclerc a été l’interlocuteur principal de Nicolas Sarkozy pour la LME. Ils s’apprécient, ont le même langage, sans être toutefois des intimes. Il y a eu une conjonction d’intérêt entre un Nicolas Sarkozy qui a vu dans cette réforme un moyen de donner du pouvoir d’achat, et Michel-Edouard Leclerc qui a compris que le terrain était plus favorable, avec la fin des années Chirac, notoirement hostile à la grande distribution.

*Le magazine Linéaires, spécialisé dans la grande distribution alimentaire, est édité par les Editions du Boisbaudry, comme le magazine Process alimentaire et l’enews Process express.

Process Alimentaire - Formules d'abonnement

LE MAGAZINE DES INDUSTRIELS DE L’AGROALIMENTAIRE

● Une veille complète de l’actualité du secteur agroalimentaire
● Des enquêtes et dossiers sur des thèmes stratégiques
● Des solutions techniques pour votre usine

Profitez d'une offre découverte 3 mois