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Comprendre la crise du porc en 3 points clefs

Pierre Christen |  26 Septembre 2015 | 

La filière porcine française subit un effet de choc sur la compétitivité intra-européenne, prise en tenaille entre la compétitivité espagnole et nordique.

Jean-Paul Simier, directeur Agriculture-Agroalimentaire de Bretagne Développement Innovation, est aussi un économiste des filières, en particulier des productions animales. Il rédige chaque année le chapitre « Viandes » du fameux rapport Cyclope (www.cercle-cyclope.com), dirigé par Philippe Chalmin.

Pour cet expert, la crise du lait est conjoncturelle, liée à la sortie des quotas et une volatilité plus brutale qu’attendue. A ses yeux, les perspectives à long terme sont solides. En revanche, la filière porc subit « une crise structurelle avec une dégradation de la compétitivité qui ne date pas d’hier et qui est mise en lumière par l’embargo russe. »

Interview.

1 La crise de compétitivité intra-européenne

La filière porcine française subit un effet de choc sur la compétitivité intra-européenne, prise en tenaille entre la compétitivité espagnole et nordique.

Depuis le début des années 2000, la France et la Bretagne en particulier sont en train de décrocher. Par rapport à l’année 1995, le cheptel porcin a gagné 45 % en Allemagne comme en Espagne, tandis qu’il a régressé en France. Cette perte évaluée à 2 millions de porcs équivaut à deux à trois abattoirs. L’Allemagne pèse désormais 59 millions de porcs abattus contre 24 millions en France. En vingt ans, elle a gagné l’équivalent de la production bretonne, plus de 14 millions de porcs. Les élevages les plus gros et les plus récents sont en Rhénanie du Nord-Westphalie (24 % de la production) et en Basse-Saxe (34 %), qui ont pris le dessus sur le bassin porcin historique qu’est la Bavière. Ces nouveaux élevages modernes ont fait le choix de la méthanisation. L’Allemagne compte 6000 méthaniseurs agricoles, contre moins d’une centaine en France. Cette politique énergétique fait que les éleveurs gagnent mieux leur vie en Allemagne, cela joue beaucoup dans la compétitivité. La taille d’un élevage en moyenne est de 200 truies chez nous, de 400 en Allemagne et aux Pays-Bas, de 600 au Danemark et de plus de 1000 en Espagne. Précisons qu'en Allemagne et en Espagne, il existe de grandes différences de taille d'élevages, les plus importants prenant le dessus sur les exploitations familiales. La vision de la filière porcine bretonne qualifiée d’industrielle par les médias grands publics : c’est fini. Aujourd’hui, ces exploitations avec en moyenne deux emplois et 200 truies, ce n’est rien d’autre que de l’artisanat !

Il y a donc des effets liés à des économies d’échelle, mais aussi à de la spécialisation. Il ne faut plus parler de l’Allemagne en tant que bloc isolé. Car le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne ont connu une intégration croissante des filières. Par exemple, les Danois se sont spécialisés dans le naissage. Jusqu'à 12 millions de leurs porcelets sont exportés vers l’Allemagne et la Pologne, c’est un tiers de leur production, et quasiment l’équivalent du cheptel breton.

Quant à l’Espagne, elle est revenue en force depuis cinq-six ans. C’est un modèle intégré avec des capitaux provenant de fabricants d’aliments, tel Valls Company, le Glon local, en Catalogne, mais aussi en Aragon qui monte en puissance. La Catalogne est la Bretagne porcine espagnole, avec des ports puissants qui importent des matières premières riches en protéines acheminées vers des élevages concentrés. Cela reste vrai. Mais l’Aragon, une Beauce espagnole, voit fleurir depuis quinze ans de grandes fermes à partir de firmes intégratrices. L’éleveur étant un salarié payé sur la rentabilité comme le système Doux à l’ancienne. C’est très efficace et très flexible. Et derrière, l’industrie charcutière espagnole développe sa puissance. De notre côté, la filière est morcelée, avec trois maillons : les producteurs, les abatteurs-découpeurs, et les charcuteries, et entre eux un manque de coordination.

Nous sommes dépassés en termes de dynamique de développement au niveau des élevages mais aussi au niveau de la première transformation. Le premier abatteur-découpeur français, la Cooperl, abat 5 millions de porcs, le second, Bigard, presque autant. Alors que Tonnies en Allemagne en abat 17 millions et Danish Crown en abat plus de 20 millions. Il y a une course à la taille critique encore plus importante qu’au niveau agricole.

Pour autant, des perspectives mondiales positives ?

Le monde a faim de viande ! Le volume global a été multiplié par deux en vingt ans, et cela va continuer du fait de l’essor des émergents. La viande porcine représente 120 millions de tonnes par an, la première produite au monde. Son marché est en croissance, malgré les interdits religieux, grâce à la demande asiatique. L’Europe est la première zone exportatrice et reste compétitive par rapport aux autre régions du globe. Mais l’embargo russe en 2014 a tout fait basculer.

Pour Jean-Paul Simier, la vision de la filière porcine bretonne qualifiée d’industrielle par les médias grands publics : c’est fini. Aujourd’hui, ces exploitations avec en moyenne deux emplois et 200 truies, ce n’est rien d’autre que de l’artisanat !

2 L’effet de l’embargo russe

La Russie a décrété en janvier 2014 un embargo sanitaire sur les porcs en provenance de l’Union Européenne. La peste porcine africaine a sévit en Lituanie puis en Pologne. Or en l’absence de régionalisation des zones sanitaires européennes, toute l’UE a été concernée par l’embargo. Il faut savoir que la Russie est une spécialiste du protectionnisme sanitaire, une arme classique. En août 2014, en réponse aux sanctions occidentales, Poutine a décrété un nouvel embargo sur les produits alimentaires. En 2013, l’UE avait exporté 743 000 tonnes de viandes vers la Russie, soit 24 % du total des exports. Aujourd’hui, il ne reste plus que quelques tonnes résiduelles. En six mois, les opérateurs ont perdu un quart du marché export !

Dans notre malheur, les difficultés américaines ont permis aux européens de se repositionner sur le marché asiatique. Cela a limité les dégâts. En 2014, la diarrhée épidémique porcine, une maladie très contagieuse chez les porcelets a affecté la production américaine, qui a perdu 7 millions de porcelets. D’où une chute de la production Outre-Atlantique, et une flambée des prix du porc. A l’été 2014, pour la première fois, les prix au marché du porc breton à Plérin étaient moins élevés que ceux de la bourse de Chicago. Sachant que les prix brésiliens sont très volatils et que le Canada est indexé sur le marché américain. Le prix du porc européen a baissé de plus de 15 % en deux ans, mais cela aurait été pire sans les difficultés américaines.

Au bilan, l’embargo russe a coûté 2 Mds€ à la filière porcine en Europe. Il a déstabilisé l’Europe et encore plus une filière française affaiblie par le choc de compétitivité intra-européen. Nous sommes en train d’assister à un repositionnement de l’industrie porcine à l’échelle européenne. Et la filière française est prise en sandwich entre l’Espagne et l’Allemagne, deux pays de plus en plus compétitifs, sur un marché européen stagnant. Pendant ce temps, les Brésiliens ont pris notre place en Russie, en fournissant 82 % de la viande de porc sur ce marché. Sur le Space, les acheteurs russes étaient nombreux pour acquérir du machinisme agricole, des filières se construisent. Le correspondant de Bretagne Commerce International en Russie nous a fait un rapport montrant que les Russes développent intensément les élevages industriels avec des méga-projets tels que celui de Miratorg qui investit plus d’un milliard d’euros dans un élevage de 170 000 truies à Koursk, c'est considérable !

3 Les perspectives

Sur le court terme, un enjeu clef est de débloquer l’embargo sanitaire de la Russie. Le gouvernement s’y emploie. Restera l’embargo politique qui découle de la situation géopolitique, y compris au Moyen-Orient, et de nos relations avec la Russie. Au niveau européen, il pourrait y avoir un effet levier de la PAC, mais aussi du stockage privé, car les marchés sont cycliques. Là, nous sommes en haut de pic, c’est le moment d’écrêter. Et de la restitution, c’est-à-dire des aides à l’export. La Commission européenne ne dit pas qu’elle ne peut pas le faire mais que pour cela il faut une crise. Si perdre 25 % de son marché à l’export n’est pas un phénomène de crise, je ne sais pas ce que c’est… Et surtout, le point essentiel est la négociation des prix sur toute la chaîne de valeur. Ce n’est pas Bigard et Cooperl qui font le prix, mais la grande distribution. L’actualité pour les industriels c’est d’aligner leurs contrats Cora sur ceux moins disants de Carrefour suite au rapprochement des centrales…

Le système de cotation du marché du porc breton doit évoluer, on ne peut pas décréter un prix politique. Il ne faut pas casser le thermomètre, sans ce marché, c’est le retour au gré à gré, le système qui prévalait avant 1972 et qui manquait de transparence, au détriment des éleveurs. De facto, c’est le marché allemand qui dicterait le prix. Il y a d’autre solutions. On en parle peu, mais le mercredi se tient à Plérin un marché du porc avec des livraisons différés. Il a fait seulement 60 000 porcs en 2014, soit 1/52e du marché annuel… On pourrait augmenter cela. Ou aller vers des constructions plus techniques comme l’accord Herta – Syproporc basé sur un prix swap, un marché à terme à trois mois ou à six mois. Il faut travailler sur la répartition de valeur par les différents maillons de la chaîne.

Comme tous les produits, il faut faire de la très bonne qualité à tous les prix. Prenons le bio, les opérateurs y compris bretons sont obligés de s’approvisionner hors de France. Ce n’est pas normal.

Segmenter le marché. Comme tous les produits, il faut faire de la très bonne qualité à tous les prix. Prenons le bio, les opérateurs y compris bretons sont obligés de s’approvisionner hors de France. Ce n’est pas normal. Je ne vois pas ce qui empêche le porc d’échapper à cette logique de segmentation. L’enjeu, c’est la recherche de valorisation. La semaine dernière, je trouvais une promotion sur un jambon VPF à 6 €/kg, quand chez le boucher le porc Pata Negra d’Espagne est valorisé dix fois plus cher. Cherchez l’erreur. Sur le low-cost, on peut toujours essayer d’améliorer la compétitivité mais on aura du mal à récupérer le retard. La solution : redonner de la valeur.

Enfin l’export. Tous nos industriels depuis cinq ans cherchent à se donner une bouffée d’oxygène sur de nouveaux marchés à l’international. On peut faire de la French Touch sur les pays émergents avec du porc, ce n’est pas réservé au vin, au champagne ni au foie gras !


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