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L'Anses plombe le projet d'étiquetage nutritionnel simplifié

Pierre Christen |  20 Février 2017 | 

L'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation de l'environnement et du travail (Anses) a publié un rapport au vitriol sur les systèmes d'informations destinés à simplifier l'étiquetage nutritionnel. Le comité d'une vingtaine d'experts, regroupant essentiellement des nutritionnistes et des épidémiologistes, conclut que la pertinence nutritionnelle de ces dispositifs n'est pas démontrée. Cet avis fait apparaître la possibilité que le gouvernement soit dans l'incapacité d'opter pour tel ou tel système graphique. D'autant que la décision doit être prise fin mars, à moins de deux semaines du premier tour de l'élection présidentielle. On a connu période plus propice...

Rappelons que le décret n°2016-920 lié à la modernisation de notre système de santé prévoit de proposer à l'échelle nationale un système unique, utilisable sur la base du volontariat, conformément au règlement européen Inco. L'objectif : « faciliter le choix du consommateur au regard de l'apport en énergie et en nutriments à son régime alimentaire ». Pour élaborer l'arrêté qui doit fixer le cahier des charges du système sélectionné, la ministre a commandé une évaluation en conditions réelles d'achat ( Lire ici ), qui vient de s'achever. La livraison du rapport n'est pas attendue avant un mois. Pour prendre sa décision, la ministre s'appuiera également sur l'avis que vient de publier l'Anses et sur un autre avis de l'Anses (sur le projet d'arrêté), qui ne devrait pas différer sur le fond.

Ces avis ne prennent pas en compte les résultats de l’expérimentation en conditions réelles des quatre systèmes d’information nutritionnelle. Ce que d'ailleurs n'a pas manqué de souligner le FFAS (Fonds français pour l'alimentation et la santé), qui la pilote. De son côté, en ardent promoteur de l'étiquetage nutritionnel simplifié, l'UFC - Que Choisir presse le ministère de la Santé d'accélérer le calendrier, voyant s'assombrir l'horizon de cette mesure, qualifiée « d'avancée informative cruciale ». L'association tente de minimiser l'avis de l'Anses, précisant que l'Agence s'est prononcée sur autre chose que l'efficacité en matière d'information des consommateurs et, arguant qu'en la matière, nombre d'études montrent que ces étiquetages permettent d’apprécier la qualité nutritionnelle d'un aliment et de le situer par rapport à ses concurrents.

En effet, l'Anses ne se positionne par sur la seule question de l'information mais sur celle - plus appropriée - de l'efficacité en termes de santé publique. Les experts de l'Agence ont en effet considéré que l’objectif à atteindre par la mise en place d'un dispositif d'étiquetage simplifié devrait être la réduction de l'incidence de pathologies (obésité, diabète, maladies cardiovasculaires) dans l'ensemble de la population grâce à l’amélioration de la qualité nutritionnelle du régime alimentaire. Un objectif visiblement inatteignable.

L'Anses a analysé les quatre systèmes évalués par l'expérimentation (Nutri-repère, Nutri-couleurs, 5C ou Nutri-Score, Sens), plus le système australien HSR , qui a servi de base au dispositif mis en place par Leclerc ( Lire ici ).

Premier enjeu, les experts ont évalué les paramètres pris en compte, les valeurs de référence et les valeurs seuils déterminant la classe de l'aliment.

Outre l'énergie, l'Anses estime que les éléments à considérer sont :

- les minéraux (Mg, Ca, K, Cu, I, Zn, Se et Fe), les vitamines (D, C B6, B9), les fibres, les acides gras ALA, EPA et DHA, pour ceux consommés de façon insuffisante.

- les sucres, les acides gras saturés athérogènes (laurique, myristique et palmitique) et le sodium, pour ceux consommés de façon excessive.

Une liste plus exhaustive que ce que proposent les systèmes simplifiés. De plus, l'Anses pointe que pour la plupart de ces nutriments, les excès ou insuffisances d'apport ne concernent qu'un sous-groupe de la population. Ce qui pose un souci au niveau des valeurs de référence. En clair : une valeur unique ne peut pas être adaptée au regard de la multiplicité des besoins spécifiques. Les experts pointent enfin que les valeurs de discrimination, qui permettent de classer les aliments, ne reposent pas sur des indicateurs de santé.

Deuxième enjeu, l'Anses a évalué la capacité des systèmes graphiques à orienter le comportement du consommateur.

Les experts soulignent la complexité des comportements de consommation, de leurs déterminants (motivation à lire l'étiquetage nutritionnel, capacité à traiter l’information, opportunités de lecture,…). Ils insistent sur la difficulté à évaluer les multiples facteurs physiologiques, psychologiques, sociologiques, qui influent sur la décision d'achat. Et concluent à l'absence de consensus quant à des effets positifs ou négatifs.

Au fond, les experts estiment que la démarche de simplification incarnée par ces dispositifs s’oppose à la complexité fondamentale des relations entre l'alimentation et la santé. Pour eux, c'est le défaut structurel de tout système d'information qui se réduit à l'échelle de l'aliment isolé sans projection dans un régime. Ils ciblent même des effets indésirables. Ainsi, la valorisation de certains nutriments pourrait inciter à enrichir les apports en vitamines et minéraux chez les consommateurs dont les apports sont déjà satisfaisants voire même excessifs.

A lire ce rapport, la ministre de la Santé sera confrontée fin mars à un dilemme. Il s'agira de choisir entre le statu quo, qui est insatisfaisant, et un dispositif qui accroît le niveau d'informations des consommateurs, mais présente le risque d'effets incertains voire même contre-productifs. Telle devra être la question à trancher. Sauf à laisser la patate chaude au prochain gouvernement...