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Lait infantile : Synutra sème le trouble

Pierre Christen |  3 Septembre 2018 | 

Selon le syndicat FO, majoritaire au sein de la coopérative Les Maîtres Laitiers du Cotentin, les envois de briquettes pour Synutra étaient de 70 conteneurs par semaine contre 120 initialement prévus. DR.

Maîtres Laitiers du Cotentin annonce la rupture de son contrat avec Synutra, qui concernant l'usine flambant neuve de Méautis (50). Quant à l’usine bretonne du groupe chinois, elle devrait être rachetée en partie par Sodiaal. Les difficultés de numéro trois du lait infantile en Chine suscitent une vive inquiétude dans la filière laitière, particulièrement dans le secteur coopératif.

Dans notre article daté du 28 août, Gérard Calbrix, directeur des affaires économiques pour ATLA (Association de la Transformation Laitière Française) nous indiquait que les données en sa possession montraient que les ventes de Synutra sont très inférieures à ce qu’elles étaient auparavant. Un constat qui reste cependant difficile à objectiver. « Il n’y a plus de publications des statistiques douanières sur le marché chinois, du fait de la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump. On ne sait plus ce qu’il se passe en termes d’importations », pointe-il.

Toujours est-il que les prévisions commerciales initiales de Synutra ont été visiblement sur-estimées. Ce qui n’est pas sans impact sur les productions du groupe en France. Le vendredi 31 août, la coopérative normande Maîtres Laitiers du Cotentin a annoncé la rupture du contrat qui l’unissait avec Synutra. Les explications sont claires : "au cours des derniers mois, nous avons constaté d’une part des ventes inférieures aux engagements volumétriques pris par Synutra (qui étaient de 690 millions de briquettes de lait par an) et d’autre part des stocks très élevés détenus par Synutra pour lesquels plusieurs créances sont exigibles".

Selon le syndicat FO, majoritaire au sein de la coopérative, les envois de briquettes étaient de 70 conteneurs par semaine contre 120 initialement prévus. Lors de notre dernière visite de cette usine située à Méautis, qui a nécessité 114 millions d'euros d'investissements, les six lignes de lait UHT Tetra Pak installées d'une capacité de 24 000 briquettes/heure tournaient toutes mais pas en même temps. La production avait d’ailleurs commencé avec trois mois de retard, suite à une problématique administrative chinoise.

Bien qu’avare en informations depuis le début de l’affaire, le groupe chinois a dénoncé des difficultés techniques en lien avec la production de la coopérative, en particulier un dépôt de matière protéique au fond des briquettes. Sur ce point, Maîtres Laitiers du Cotentin rétorque que cet effet sédimentaire est neutre sur le plan sanitaire, et qu’il est la conséquence du choix du procédé thermique utilisé (UHT) et correspondant aux longs délais de transport et de commercialisation (9 à 12 mois) validés initialement par le groupe chinois.

Maîtres Laitiers du Cotentin va se concentrer sur ses autres productions

La coopérative pointe une série de défaillances de la part de Synutra : des remontées tardives de la part des attentes consommateurs, le non-respect des clauses de garanties et des défauts de règlements. Le syndicat FO ajoute que la pénalité que devrait Synutra à la coopérative serait de 9,5 M€ au 31 mars 2018. D’où la suspension de la production début août puis la rupture du contrat. Rappelons que l’usine de Méautis n’était dédiée qu’à 40 % au client Synutra. La coopérative va désormais concentrer ses efforts pour développer les activités beurre et crème d'Isigny transférées depuis le village voisin de Tribéhou, mais aussi trouver d’autres solutions commerciales y compris à l’international. Sur le plan de l’emploi, plusieurs dizaines de salariés ont été redéployés sur les sites de Sottevast (780 salariés) et de Valognes (70 salariés). Les contrats intérimaires et à durée déterminée n’ont pas été renouvelés (environ 40).

Sodiaal confirme son intention de racheter une partie de l’usine Synutra

Du côté de l’usine Synutra, de Carhaix-Plouguer (29), inaugurée en grandes pompes en septembre 2016, la coopérative Sodiaal, qui fournit le lait au groupe chinois, a confirmé le 29 août , de manière laconique, être engagée dans des discussions visant la rachat d’une partie de l’usine : réception du lait, écrémage, pasteurisation et tours de séchage. Ce qui pourrait rasséréner les salariés de l'usine, marqués par un climat social dégradé.

Synutra resterait propriétaire de l’unité de boîtage -expédition. Le contrat liant les deux parties porte sur 288 millions de litres de lait par an. Comme à Méautis, les prévisions se sont révélées bien loin de la réalité. Seule la moitié de ce chiffre a été réalisé. Là encore, le groupe chinois fait état de difficultés commerciales, mais aussi techniques. De quoi fragiliser la coopérative française et inquiéter les 700 producteurs concernés par ce débouché. Synutra France aurait ainsi 37 millions de dettes de fournisseurs. Le rachat de l’usine apparaît pour Sodiaal la seule façon de récupérer les impayés, à moins d’un spectaculaire redressement du groupe chinois sur son marché.

Quid des autres investissements tournés vers la Chine ?

Les difficultés de Synutra impactent directement Sodiaal et Maîtres Laitiers du Cotentin. Ce groupe chinois ne semblerait donc pas être le partenaire de choix pour aborder un marché chinois pourtant demandeur en lait infantile de qualité. De quoi susciter l’inquiétude chez les autres transformateurs ciblant ce marché, que ce soit Isigny Sainte-Mère (avec H&H), la Sill, qui vient de confirmer son investissement à Landivisiau, La Laiterie de Montaigu, pionnier historique de l’export vers la Chine, ou encore Laïta qui a lancé son usine dédiée à l’export récemment.