The Shift Project publie son nouveau rapport sur la planification de la décarbonation par les ressources locales
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- Auteur : Christophe Meneust
Se passer des énergies fossiles tout en répondant aux besoins énergétiques de la France mobilisera de l’électricité, des biocarburants, du biométhane ou encore des biocombustibles dont la production nécessite de grandes quantités d’eau, de sols, de bois et de biomasse agricole. En plus d’être limitées, ces ressources sont inégalement réparties sur le territoire, déjà allouées à d’autres usages non énergétiques et menacées par le changement climatique. À travers un rapport de 260 pages publié en décembre 2025, The Shift Project, un laboratoire d’idées qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbon, apporte des recommandations.
Des disparités selon les territoires face à la double contrainte carbone
En ce qui concerne la double contrainte carbone : les émissions de gaz à effet de serre (GES) et la consommation d’énergie fossile, il y a de fortes disparités selon les territoires. Cela dépend notamment de la densité de population et de l’industrialisation de la région. Pour les émissions de GES, d’un département à l’autre, celles-ci peuvent être multipliées par 30. Par exemple, le Territoire de Belfort émet 0,7 MtCO2eq, alors que les Bouches-du-Rhône 22 MtCO2eq. La présence de sites industriels émetteurs (tous secteurs confondus) est le principal déterminant des disparités territoriales. 54 % des émissions sont liées à l’industrie. Pour les énergies fossiles, même constat. D’un département à l’autre, la dépendance aux hydrocarbures peut varier du simple (Lozère, 1,4 TWh) au quarantuple (Bouches-du-Rhône, 55 TWh). Les consommations de pétrole sont principalement déterminées par la démographie pour les mobilités, la présence d’axes routiers pour le fret, ou la présence d’industries pétrochimiques. Les consommations de gaz sont principalement déterminées par la démographie et le climat local pour le chauffage, la présence d’industries agroalimentaires ou de chimie, ou de centrales électriques au gaz. « Tous les territoires n’ont donc pas la même contribution directe au changement climatique, sans que cela présuppose une responsabilité différenciée. La compréhension de ces contrastes territoriaux est essentielle pour concevoir et mettre en œuvre des stratégies de décarbonation à toutes les échelles : nationale, régionale, départementale et communale », mentionne le rapport.
Les ressources locales constituent donc des leviers essentiels de décarbonation. Eau, sol, biomasse agricole et forestière, électricité : toutes ces ressources jouent un rôle central pour décarboner le pays. « Cependant, ces ressources sont inégalement réparties sur les territoires, localement limitées et allouées principalement à des usages non énergétiques », fait état le rapport. Ce qui engendrera des conflits d’usage plus ou moins marqués selon les régions.
Il y a de fortes disparités entre territoires concernant la consommation d’énergie fossile et l’émission de gaz à effet de serre.
Les besoins en électricité vont exploser
La croissance des besoins, surtout en électricité, pourrait accroitre les conflits d’usage dans les territoires industriels et à plus forte densité démographique. L’industrie est le secteur qui devrait le plus tirer l’augmentation des besoins en électricité dans les années à venir, portée par l’électrification de certaines industries énergivores et par la relocalisation ou le développement de certaines industries jugées stratégiques (comme les centres de données). Dans certains départements cela se traduit par une augmentation des besoins de 140 % d’ici 2050. Les besoins liés à l’électrification du transport augmenteront les besoins en électricité jusqu’à 20 % par département. Pour certains départements, le cumul des besoins en électricité pourrait atteindre jusqu’à 22,3 TWh, comme en Seine-Maritime, soit l’équivalent de la production de près de deux nouveaux EPR (Réacteur Pressurisé Européen). En moyenne, la demande en électricité sera multipliée par 4 d’ici 2050. « Une telle évolution poserait localement des défis majeurs pour le renforcement des infrastructures et la sécurisation de l’équilibre du réseau électrique, soulignant un risque élevé de conflits d’usage en cas de difficultés à y parvenir », explique le rapport.
La demande en électricité devrait être multipliée par 4 d’ici 2050.
La biomasse également concernée
L’électricité n’est pas la seule ressource concernée par l’augmentation des besoins. La demande en biomasse pour la production d’énergie devrait accentuer la compétition territoriale. L’augmentation estimée de l’usage du bois comme énergie en substitution aux fossiles pourrait entrer en concurrence avec son usage industriel, et créer des conflits entre territoires. L’augmentation des besoins en bois énergie pourrait s’élever à + 28 % dès 2030 par rapport à 2021. Elle devrait être concentrée dans les zones urbaines pour les réseaux de chaleur, dans les territoires industriels pour les usages énergétiques, et plus diffuse pour le chauffage résidentiel. De plus, le développement de la biomasse agricole pour la production de biocarburants pourrait entrer en concurrence avec les productions alimentaires. À titre d’exemple, 6,3 % des carburants routiers utilisés en France sont des biocarburants d’origine conventionnelle, pour un maximum réglementaire de 7 %. En 2019, les deux tiers des matières premières nécessaires à ses biocarburants étaient importés. Relocaliser cette production (en atteignant le plafond règlementaire) impliquerait la mobilisation de 7 % de la surface agricole utilisée (SAU) nationale. Soit l’équivalent de 80 % de la surface totale de la Bretagne.
La ressource agricole sera sollicitée pour répondre à la demande en biocarburants.
L’artificialisation des sols contribuera à réduire le foncier disponible. En Vendée, par exemple, poursuivre le rythme actuel conduirait à artificialiser près de 12 000 ha supplémentaires d’ici 2050. Cela viendrait générer une tension sur le foncier agricole alors même que ce département pourrait avoir à mobiliser 10 000 ha supplémentaires simplement pour contribuer à l’effort de relocalisation des productions de soja. Enfin, le développement des data centers, boosté par l’intelligence artificielle, aura des conséquences sur les consommations électriques (+ 27 TWh à l’échelle nationale selon le rapport).
Le tout sur fond de changements climatiques
Ce foncier est menacé par les phénomènes, de plus en plus fréquents, d’inondation, de submersion ou encore retrait-gonflement des argiles, qui pourraient localement se cumuler et rendre certains espaces trop exposés pour poursuivre leurs usages historiques. La production de bois est menacée par les feux de forêt, mais surtout par les sécheresses et les maladies dont plus de 25 % des espèces sont vulnérables en France. Cette sensibilité à la sécheresse et à l’augmentation des précipitations (effets du réchauffement climatique) est d’autant plus valable pour l’agriculture.
Les ressources agricole et forestière vont être soumises à de plus en plus d’aléas climatiques.
Augmenter la disponibilité ou contenir la demande ?
Pour réduire ces conflits d’usages, deux choix sont possibles, précise le rapport : augmenter la disponibilité ou contenir la hausse de la demande.
Le premier choix repose soit sur l’augmentation de la production, ce qui accroît dangereusement la pression sur les infrastructures, notamment sur les réseaux électriques, soit sur l’augmentation des importations, ce qui maintient la dépendance à des pays étrangers.
Le second repose sur l’application de leviers de sobriété et d’efficacité qui apparaissent comme plus maîtrisables et/ou mobilisables à plus court terme. Si la dépendance aux énergies fossiles est commune à l’ensemble des territoires, elle se traduit néanmoins par d’importantes disparités en fonction des spécificités locales. Les territoires n’ont donc pas les mêmes leviers a activer.
Les recommandations du Shift Project
- Fixer un cadre propice à une planification par les ressources locales, en explicitant le rôle double des territoires dans la mise en œuvre des leviers de décarbonation et dans la mobilisation des ressources locales clés, tout en prenant en compte les capacités différenciées des territoires du fait de leurs spécificités.
- Mettre en place une planification par les ressources locales, à toutes les échelles, en pensant le plan de décarbonation de l’économie française de façon matricielle, avec non seulement un découpage sectoriel des leviers, mais aussi avec de grandes orientations territoriales de leur application.
- Mesurer pour anticiper, en s’appuyant sur davantage de données territoriales, en étendant la couverture des données publiques territorialisées aux secteurs encore sous-documentés et en intégrant la question des flux de ressources entre territoires.
- Ancrer la culture de la planification par les ressources locales en caractérisant systématiquement la dimension territoriale des leviers de décarbonation, et en formant élus, agents de l’État et agents territoriaux à la planification par les ressources locales.
Découvrez la synthèse du rapport ici