Christophe Doukhi de Boissoudy est président de l'Association française des compostables biosourcés et directeur général de Novamont France.

Emballages

« Pourquoi l’Europe fait tout pour déclassifier les bioplastiques ? »

19 juillet 2021 - Karine Ermenier

Précisée par la Commission européenne fin mai, la définition des plastiques concernés par la directive Single Use Plastics met dans le même sac les polymères conventionnels (PET, PE, PP, etc.) et les plastiques biodégradables (biosourcés ou pétrosourcés). De quoi faire bondir Christophe Doukhi de Boissoudy, président de l’Association Française des Compostables Biosourcés et dirigeant de Novamont France.

Deux ans après la publication de la directive européenne Single Use Plastics, un guide officiel a été publié le 31 mai dernier, précisant la définition tant attendue des « plastiques ». Même si elle n’a pas de valeur réglementaire, cette définition servira probablement de base aux législateurs nationaux et européens dans le cadre de la transposition de la directive mais aussi de la mise en œuvre des autres textes de loi relatifs aux emballages, comme la loi Agec en France par exemple.

Seuls les polymères « naturels » sont exemptés de la SUP

Dans ce texte, la Commission explique son approche de la définition : « Les polymères sont exemptés de la directive, s’ils sont qualifiés de polymères naturels et s’ils n’ont pas été modifiés chimiquement. » Il en résulte que les plastiques biodégradables, biosourcés ou pétrosourcés, sont inclus dans le champ des « plastiques » et auront les mêmes obligations que les polymères conventionnels (PET, PE, PP, PS, …). Dans cette logique, même les polyhydroxyalcanoates (PHA) et l’acétate de cellulose sont concernés. Seuls les films cellulosiques naturels, la viscose et le lyocell sont exemptés.

Cela signe-t-il la mort des bioplastiques, des plastiques biodégradables et/ou compostables ? C’est ce que craint fortement Christophe Doukhi de Boissoudy, président de l’Association Française des Compostables Biosourcés (Club Bio-plastiques) et dirigeant de Novamont France. « C’est toujours aussi catastrophique, l’Europe se tire une balle dans le pied ! », s’insurge-t-il.

La Chine veut devenir numéro 1 des bioplastiques

Pour le dirigeant, le risque est fort de voir l’Europe se réveiller trop tard, face à l’émergence des deux grandes puissances, que sont les États-Unis et la Chine qui, à l’inverse, poussent massivement en faveur des plastiques biosourcés. « La roadmap de l’US Plastics Pact met très largement en avant les matériaux biosourcés. Même le World Economic Forum de 2019 a placé les bioplastiques en top 1 des solutions d’avenir ! Tandis que la Chine a établi un plan quinquennal pour devenir leader mondial des bioplastiques d’ici 2025. Pourquoi l’Europe fait-elle tout pour déclassifier les bioplastiques alors même qu’elle bénéficie de presque 25 ans de R&D sur le sujet ! Elle est numéro un en terme d’innovation ! L’Europe veut faire la chasse aux plastiques superflus, c’est tout à son honneur, mais sans laisser sa place à ces nouvelles matières. »  

Pour Christophe Doukhi de Boissoudy, les bioplastiques ont notamment un intérêt dans les applications où les emballages sont difficiles à recycler et lorsqu’ils sont souillés de matière organique (capsules de café par exemple). L’obligation de collecter les biodéchets à compter de 2023 était d’ailleurs l’opportunité pour le marché de développer des sacs compostables. Comme en Italie et en Autriche, où la filière des bioplastiques compostables accompagne la valorisation des déchets organiques pour le café et les petits produits souillés. En France, en revanche, un projet de décret est en cours de discussion pour interdire purement et simplement les emballages compostables dans les biodéchets. Il précise que seuls les sacs de collecte des biodéchets en papier-carton, les sacs en plastique compostables en compostage domestique, les filtres à café en papier et leur contenu, les sachets de thé en papier et leur contenu et les mouchoirs et essuie-tout en papier pourront faire l’objet d’une collecte conjointe avec les biodéchets.

Les emballages compostables interdits avec la collecte des biodéchets en France

« Seulement chaque collectivité territoriale en charge de la collecte des biodéchets reste libre de définir, au sein des consignes  de  tri  des  biodéchets  sur  son  territoire,  les  déchets  pouvant  être  acceptés,  ou  non, conjointement avec les biodéchets, parmi les déchets listés par le présent arrêté. Les emballages et déchets non listés dans l'arrêté ne peuvent pas être collectés  avec les biodéchets. Les sacs de collecte des biodéchets non listés doivent faire l’objet d’un déconditionnement », précise le projet de texte.

« C’est une honte, réagit le directeur général de Novamont France. Les emballages en papier se développent alors même qu’ils n’offrent pas du tout les mêmes garanties sanitaires que les bioplastiques » Une étude Nielsen IQ dévoilée en juin dernier par l’Association Française des Compostables Biosourcés révèle, au passage, qu’un Français sur trois utilise déjà des sacs biosourcés compostables pour trier ses déchets alimentaires et 78 % estiment même qu’il faudrait rendre les sacs biodégradables et compostables obligatoires.

« Une menace de fragmentation du marché unique »

Sans vouloir opposer les solutions, le président du Club Bio-plastiques milite pour une complémentarité. « Par exemple, les emballages mixtes papier-carton qui sont en plein développement, mais qui rentrent aussi dans le champ des interdictions de la directive SUP, pourraient voir leur partie en plastique remplacée par des polymères biosourcés et compostables. Ce serait la logique ! », illustre-t-il. Sur ce point, l’Italie aurait justement obtenu de la Commission Européenne le non bannissement des emballages mixtes s’ils intègrent des bioplastiques. Le 14 juin dernier, après un entretien avec le ministre italien de la Transition écologique, Roberto Cingolani, le vice-président de la Commission européenne, Franz Timmermans, en charge du Green Deal, a accepté de modifier les lignes directrices de la directive SUP. Ceci pour accepter les objections italiennes dans la partie qui concerne les emballages hybrides. Au forum économique des 10-11 juin derniers, les syndicats professionnels Medef en France et Confidustria en Italie ont rappelé à la Commission européenne que les directives, comme celle relative aux plastiques à usage unique, « doivent être appliquées de manière harmonisée par tous les États membres, afin d'éviter une grave fragmentation du marché unique et des phénomènes de surinterprétation.»

L’urgence est aussi, selon eux, de prendre des décisions basées sur des données scientifiques et non guidées par l’émotion. «Nous considérons qu'il est essentiel que l'UE et les États membres promeuvent une approche législative proportionnée, basée sur les résultats d'évaluations scientifiques et d'analyses bénéfices/risques qui tiennent compte des impacts environnementaux, économiques, sociaux et sanitaires », ont indiqué les organisations patronales. Sur ce point, Christophe Doukhi de Boissoudy rappelle qu’à travers la directive SUP, 50 000 emplois dans les plastiques biosourcés sont menacés en Europe.

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