« PAC : nous avons besoin de réconcilier l’agriculture avec la société»

18 décembre 2012 - Pierre Christen

Francis Declerck de l’Essec Business School, à propos de la PAC. « Si l’on vise à reproduire le modèle existant, ce n’est pas suffisant. Pour convaincre nos voisins anglo-saxons, nous avons besoin d’un projet cohérent. »

Au regard des discussions concernant le prochain budget de l‘Union européenne, il semble certain que la France ne pourra éviter une restriction du budget de la politique agricole commune (PAC). Le point de vue d’un spécialiste de la finance agroalimentaire, Francis Declerck de l’Essec Business School. La version longue de l'interview parue dans notre numéro de décembre 2012.

Le budget de la prochaine PAC, en cours de négociation, devrait être loin des 420 milliards d'euros de la période 2007-2013. Pourquoi la France n’arrive-t-elle pas à se faire entendre ?

Discuter du montant du budget avant d’avoir un projet mobilisateur pour l’agriculture européenne, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Le projet présenté ne mobilise pas suffisamment les dirigeants européens. J’espère qu’il ne suffit pas de pleurer pour obtenir des sous. Quels sont les projets des agriculteurs et des agro-industriels, des distributeurs, de toutes les filières concernées, et les attentes des consommateurs et de la société ? Si l’on vise à reproduire le modèle existant, ce n’est pas suffisant. Pour convaincre nos voisins anglo-saxons, nous avons besoin d’un projet cohérent.

Que faut-il remettre en cause ?

Prenons les aides liées aux DPU (Droits à paiement unique). Ce sont des aides découplées de la production pour éviter des distorsions de concurrence sur les marchés. Elles sont calculées selon la surface agricole, en France sur la base de références historiques avec peu de modulation : la référence historique va être abandonnée et une modulation régionale sera plus affirmée. Elles ont été imaginées pour faire face aux difficultés des années… 2003.! Qu’on laisse cinq ans aux structures agricoles pour s’adapter, c’est une évidence, mais cela fait dix ans. Comment justifier une telle subvention alors que les agriculteurs ont besoin d’être rémunérés pour leur fourniture de services publics ciblés comme par exemple une sécurité sanitaire tracée avec des exigences plus élevées en termes de restrictions de produits phytosanitaires que les normes internationales, reconnus comme tels par les citoyens ? Le pilier 1 de la PAC est utile et mérite d’être déterminé différemment afin d’être mobilisateur pour tous. Nous avons besoin de réconcilier l’agriculture avec la société, je pense notamment aux attentes environnementales et à l’image de la bonne nourriture, la « bonne bouffe ».

Pour quel projet ?

Nous avons besoin d’un projet cohérent, qui soit créateur de richesses et d’emploi, et qui répondent aux attentes des consommateurs et des citoyens qui puissent la porter. La crise nous y contraint. Une subvention n’est pas une rente. Si c’était le cas, ce serait injuste pour le contribuable, les citoyens et les professionnels des autres secteurs. Une subvention publique est faite pour corriger une défaillance du marché ou pour encourager la recherche dans des domaines utiles à la société (nutrition, indépendance alimentaire, préservation des potentialités des ressources naturelles, biodiversité…) ou pour faciliter une réorganisation (changement de normes sanitaires, de système de prix…). La DPU pourrait être formalisée par un contrat qui contribue à rémunérer un service car les agriculteurs apportent des services non reconnus à ce jour par les Européens.

Et il y a tous les autres volets de la PAC qui concernent la production agricole et alimentaire. Les agriculteurs ne sont-ils pas les artisans experts des espaces naturels et de la production agricole ? Les industriels de l’agro-alimentaire ne sont-ils pas les experts de la production alimentaire ? Mobilisons les citoyens européens et les leaders d’opinion pour un projet afin qu’ils soient fiers de leurs agriculteurs et leurs industries alimentaires. Les Américains le sont.

La France doit donc reconstruire son projet ?

Si l’on ne sort pas des discussions de marchands de tapis, je crains une renationalisation des politiques agricoles. Et à ce jeu, c’est le plus fort qui gagnera. En l’occurrence, notre principal concurrent est l’Allemagne, que ce soit dans le lait, le poulet ou la charcuterie. J’appelle les industriels français à se coordonner avec les producteurs, les distributeurs, les restaurateurs pour collaborer dans une logique de filière : regrouper les offres pour faire des économies d’échelle et peser dans un marché, investir en recherche et développement pour adapter les produits aux attentes, coordonner les efforts de l’aval à l’amont pour réduire les inefficiences de la supply-chain, avoir une vision stratégique pour s’organiser.

Les filières les mieux organisées sont les plus efficaces :

  • Pour les produits de base, je pense à la filière oléagineuse qui, sous l’impulsion de Sofiprotéol, contribue à améliorer l’indépendance en protéines végétales tout en produisant de l’énergie renouvelable et des produits décarbonés.
  • Pour les produits élaborés, le Comité interprofessionel du vin de Champagne (CIVC) réussit depuis plus de 70 ans à organiser la filière viti-vinicole avec une création de valeur qui doit tout à leur travail de coordination dans la durée, malgré les tensions parfois très vives.
  • Pour les industriels, il est crucial d’avoir des producteurs qui ont des revenus plus stables, qui vont pouvoir investir dans la modernisation de leurs techniques, dans la qualité pour s’adapter aux attentes des consommateurs. Cela fait partie de la compétitivité, les coûts diminuent d’autant mieux que l’on travaille ensemble. D’autant que nous avons des atouts, comme des agriculteurs de mieux en mieux formés, des industriels aux savoir faire reconnus dans le monde, des terroirs favorables à la production de produits agricoles variés et de qualité, des produits alimentaires appréciés à l’international avec la richesse de la gastronomie française. Mais il reste à toujours progresser car la concurrence est rude notamment en Europe.

Tout ne se joue donc pas à Bruxelles ?

Nous devons en effet balayer devant notre porte. Pourquoi la France perd-elle des parts de marchés agricoles et alimentaires dans l’UE ? Il en est de même pour les coproduits. Il y a des freins à l’amélioration de la compétitivité française. Prenons l’exemple de la production d’énergie à partir des coproduits de l’agriculture. L’Allemagne a une longueur d’avance au niveau de la méthanisation. La France doit lever les freins réglementaires, pour relever le défi du regroupement de l’offre en matières premières fermentescibles. C’est typiquement un sujet où c’est l’organisation collaborative qui prime.

Une PAC plus faible risque tout de même de confronter les industriels à des matières premières agricoles moins disponibles ?

A priori, une baisse des subventions va provoquer une baisse de la production agricole. Cependant, il faut regarder davantage le détail de la destination de cet argent pour conclure. La question importante est : quels sont les projets agricoles en France ? quels accompagnements nécessitent-ils ? Si les projets sont bons, ils attireront les financements. Par ailleurs, rappelons que le pilier 2 de la PAC renforcerait les mécanismes d’assurance contre les aléas. Les agriculteurs pourront davantage constituer une réserve financière déductible de leur revenu imposable – la dotation pour aléas – afin de se prémunir contre les pertes importantes de récoltes. Cela leur permettra de mieux protéger leur potentiel de production, ce qui est positif pour les industriels de l’agroalimentaire.

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